VITO : humeurs de Paris et dessins d'humour

VITO : humeurs de Paris et dessins d’humour

En vous baladant dans le Marais à Paris, plus précisément devant l’Espace des blancs manteaux, vous avez peut-être croisé Victor Locuratolo dit VITO, exposant ses dessins colorés magnifiques, comme photographiés à des focales extravagantes. Le dessinateur observe d’un œil aiguisé le Paris fourmillant pour en extraire une quintessence tout autant poétique qu’humoristique. Son trait a d’ailleurs un lien de parenté certain avec le grand Sempé, mais dans l’esprit seulement car c’est avec un style bien personnel que Vito s’emploie à mettre en valeur ce qu’il voit au quotidien. C’est donc un dessinateur « sempé » et sympa qui nous fait l’honneur de répondre à nos questions.

D’où te vient l’envie de dessiner?
Depuis que je suis tout petit, je ressens le besoin de « cartographier » le territoire, les paysages et les villes qui m’entourent. Comme pour mieux les comprendre. J’ai commencé à remplir des carnets avec l’intuition qu’il fallait donner du sens à ce que je dessinais, et surtout créer un monde imaginaire qui pourrait me servir de refuge au cas échéant! Encore aujourd’hui, j’ai souvent l’impression que je ne comprends pas les choses tant que je ne les ai pas dessinées.

Le Paris de VITO

Peux tu nous résumer ton parcours, tes études, tes rêves de gosse?
Quand j’étais plus jeune, je rêvais de construire des villes! C’est un peu mégalo non? Depuis j’ai appris que les plus belles villes mettent des siècles à prendre forme. J’ai tout de même fait des études d’architecture parce que je n’avais pas l’audace de me lancer dans des études artistiques! J’ai travaillé quelques années dans des agences d’architecture. J’y ai appris beaucoup de choses mais j’avais le sentiment d’être assez médiocre et surtout que mon potentiel était ailleurs. Alors j’ai tout plaqué (progressivement en fait) pour tenter une carrière dans le dessin. Pour cela, il faut de la patience, une vision originale, de l’orgueil et un bonne dose d’insouciance!

Comment travailles-tu généralement?
Je passe beaucoup de temps à me balader, la « dérive » urbaine est mon principal moteur. Je guette des scènes qui me paraissent cocasses ou significatives. C’est une chance d’aimer des plaisirs aussi simples, ça ne coûte pas cher! Lorsque j’ai une idée extraordinaire, j’essaie de la coucher sur le papier. Après coup elle est beaucoup plus ordinaire, forcément. Mon principal problème, pour l’instant, c’est que j’ai du mal à retranscrire la spontanéité de mes esquisses lorsque je passe à l’encrage. Je me suis dit que je devais dessiner directement à l’encre, comme Johann Sfar par exemple, mais du coup je perds de la justesse dans le trait. L’équilibre entre la spontanéité et la justesse du trait est le principal sacerdoce du dessinateur…   

Nous sommes d’avis qu’une image fixe peut parfois contenir plus de mouvement qu’un plan filmé, qu’en penses-tu?
C’est une question de temporalité. Un plan filmé (et dans une moindre mesure la bande dessinée) ne sont pas très éloignés de la temporalité naturelle. Les images défilent et se remplacent les unes les autres. Une image fixe, au contraire, est une sorte d' »anomalie », une tentative de figer un moment. Libre à l’observateur d’y laisser libre cours à son imagination! 

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Tu possèdes un trait joyeux, coloré et caricatural : quelles sont les choses les plus intéressantes à dessiner de Paris et des parisiens?
Paris est l’une des villes les plus denses du monde industrialisé. C’est cette densité qui est intéressante à dessiner. Elle offre une palette extraordinaire de contrastes, de conflits, de chaos. Elle fait en sorte que la ville est en perpétuelle mutation, des lieux sont en fin de vie, je m’intéresse particulièrement à ceux là. Mais je dois avouer que le plus intéressant à dessiner ce sont les belles femmes, je commence à peine à bien les dessiner, je dois encore m’améliorer. Dans le tome II, il y aura beaucoup plus de belles femmes…

Tes images sont parfois tellement belles que tu rends Paris sympathique, est-ce volontaire?
Comme beaucoup de monde, je ne me satisfais pas du réel, il est dur et parfois impitoyable. D’autant plus que nos sociétés individualistes et consuméristes ont considérablement appauvri la vie de quartier, négligé la complexité des paysages, etc. Pourtant je veux témoigner de la réalité qui m’entoure. Je crois que c’est pour cette raison que mes dessins ont un côté enfantin. C’est une forme de thérapie! J’ai d’ailleurs beaucoup plus de mal à dessiner les nouvelles formes urbaines (les zones industrialo-commerciales ou pavillonnaires, ce qu’on appelle le péri urbain). J’aimerais témoigner de cette réalité géographique, car elle est le quotidien de la majorité de mes contemporains. Malheureusement je ne prends pas de plaisir à dessiner ces choses, peut-être parce qu’elles ne sont plus à échelle humaine, et que je ne parviens pas à les rendre sympathiques comme vous dites. La photographie est probablement beaucoup plus adaptée pour rendre compte de cette réalité là.

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Tu fais de la bd ou seulement de l’illustration?
Je fais parfois des petits « strips » mais je ne ressens pas le besoin de faire une bd (même si par ailleurs j’en lis beaucoup). Je pense que ce n’est pas mon format naturel. Comme on l’évoquait, certains dessinateurs sont plus à l’aise pour raconter une histoire en un seul dessin ou en quelques images. J’ai toujours été plutôt fasciné par les livres illustrés à thèmes que par les bd. Encore une fois c’est une histoire de temporalité, mais aussi d’esthétique. Je crois que si je me lance dans un projet BD, ce serait dans la veine de la trilogie new yorkaises de Will Eisner. C’est pour moi la référence en BD reportage sur la sociologie de la ville.

Tu m’as confié que pour toi Sempé est un maître, peux-tu en dire en dire plus?
C’est un dessinateur qui va à l’essentiel et qui ne s’embarrasse pas d’un dessin trop léché. Comme lui je cherche à dessiner simultanément la petite échelle des interactions humaines et la grande échelle du territoire qui les façonne. L’intimité ne se révèle véritablement que par l’immensité du monde qui l’englobe… Par contre j’ai deux choses à reprocher à Sempé : d’une part je trouve qu’il ne se renouvelle pas suffisamment et qu’il pourrait être un peu moins gentillet. D’autre part je lui ai envoyé quelques dessins et il ne m’a jamais répondu! Quelle déception!

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Ta production est elle conséquente? Variée? 
Variée je ne sais pas, conséquente pas vraiment. Disons que j’ai des phases de production intenses et des phases plus tranquilles. L’auto édition de mon livre me prend beaucoup de temps et ma créativité en pâtit.

Le dessin satisfait il ton envie de création? On sait par exemple que la vidéo est généralement plus « dure » et longue à faire, le sentiment d’accomplissement peut donc être plus grand.
Le dessin a le grand avantage d’être un médium très accessible. Il ne demande pas une formation particulière, pas trop de matériel… Il permet de jeter très rapidement sur le papier les idées qui me passent par la tête. Cela dit ce n’est pas toujours suffisant et j’éprouve parfois le besoin de m’exprimer dans d’autres formes artistiques. J’aime beaucoup faire des maquettes et des collages par exemple. Dans une autre vie je ferai plasticien.

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Tu vends parfois dans la rue, qu’est ce que tu peux dire de cette façon de faire? L’aimes-tu? As-tu du succès? 
Le plus difficile c’est de faire le premier pas! Personnellement je n’ai pas trop eu le choix, j’avais besoin d’argent et je tenais à vivre du dessin. Les journaux, les galeries, les éditeurs m’ont toujours snobé alors je suis allé directement à la rencontre des gens! J’ai vraiment pris goût à ces expo-ventes de rue. Je rencontre plein de gens, j’ai souvent l’impression que je les touche vraiment, je les fais rire, ils me disent que je mets en dessin ce qu’ils ressentent au quotidien, j’ai même fait pleurer quelqu’un! La vente de rue m’a permis de financer l’édition du livre et j’en tire une certaine fierté. Je préfère de loin le contact direct au « crowdfunding » sur internet. J’ai pris confiance en moi et compris que je pouvais réaliser mes projets sans attendre le bon vouloir des professionnels de l’édition.

Tu viens de produire un livre disponible dans plusieurs librairies parisiennes, peux tu en parler?
L’idée du livre est venu progressivement, j’ai remarqué que je commençais à avoir beaucoup de matière et qu’il serait intéressant d’en faire un recueil cohérent. Bien sûr, c’est un livre sur Paris, mais plus globalement sur la ville contemporaine. Tous les thèmes abordés dépassent largement le petit monde parisien, c’est un livre très politique. Son originalité est d’aborder des thèmes comme l’immigration, la religion, les inégalités sociales, l’écologie ou la surconsommation par un angle de vue urbanistique. Je l’ai réalisé en auto-édition et démarché moi-même les librairies. La plupart des libraires indépendants que j’ai rencontrés ont joué le jeu et pris le livre en dépôt. Bien entendu, Les grandes enseignes comme la Fnac ou le Furet n’ont même pas considéré qu’il serait intéressant de feuilleter le livre, chez eux c’est NIET. Évidemment, c’est une prise de risque que d’imprimer 1000 livres sans diffuseur. J’ai misé sur une diffusion de proximité et compté sur la complicité des libraires. Pour l’instant, je suis plutôt confiant, le livre a un relatif succès…

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Que penses-tu de la publication papier des dessins aujourd’hui (bd et autres)?
Difficile de répondre à cette question tant il y a une profusion de styles! Disons que je ne suis pas très sensible aux mangas, la science fiction peut me séduire, les BD-reportages sont en vogue, c’est un style qui me plait. Il y a aussi beaucoup de BD historiques, ou autres biographies, j’adore ça. Je suis curieux des dessins de presse mais je leur reproche un certain conformisme. Il y a la mode des carnets de voyage, qui me touchent lorsqu’ils parviennent à éviter l’écueil d’une mièvrerie facile. J’ai remarqué que de plus en plus de BD actuelles sont en fait des sortes journaux intimes autocentrés. J’imagine qu’il y a une vraie demande mais je regrette que nous vivions dans une société où les lecteurs sont plus intéressés par des histoires de couches culottes et de coup de téléphone entre copines que par des histoires qui parlent du collectif, et qui assument une vision politique. Mon créneau je pense que c’est un mélange de dessin architectural, poétique, politique et humoristique. J’ai peut être trouvé une niche! 

Internet change t-il la donne pour les dessinateurs? Toi qui est blogueur, quelle expérience en as-tu?
Je ne suis pas réellement blogueur car pas très régulier dans mes publications! Internet est à la fois un formidable outil et une addiction frustrante. D’un côté c’est vrai que cela permet de diffuser plus facilement, d’échanger avec des gens qui partagent les mêmes goûts artistiques. Plus concrètement internet permet aussi de limiter les intermédiaires entre les créateurs et leur public. D’un autre côté je préfère le contact direct et je suis souvent déçu par l’impersonnalité du web. L’autre effet pervers est qu’internet donne l’illusion de la gratuité. Pour les jeunes générations, c’est une mine d’or. Mais progressivement, ce vivier culturel semble favoriser un zapping ininterrompu de biens culturels immatériels. Internet a déjà tué l’industrie du disque, de la presse, bientôt celle du livre? Je ne fais pas partie des démagogues qui vantent la gratuité et la liberté de circulation du web. Mais comme tout le monde, j’en profite aussi!

Quelles sont tes prochaines étapes?
Je vais essayer d’organiser plusieurs séances de dédicaces et des expos dans des lieux insolites. Puis je prépare le prochain livre…

Suivez Vito sur sa page FACEBOOK et sur son site http://www.vitoillustration.com/

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Stève Albaret

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